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#2
Changer de modèle

Dans ce deuxième chapitre, on se concentre sur les origines de la crise, et sur la démonstration que les réponses apportées sont largement insuffisantes. On abordera notamment trois sujets :

- Les liens de causalité entre croissance économique et dégradation de l’habitabilité de la Terre
- La grande supercherie de la notion de “croissance verte” et la notion de découplage
- Les insuffisances du top 3 des solutions qu’on nous présente souvent : recyclage, énergie verte et compensation carbone

Bonne lecture !
 

#1 La croissance et la

dégradation de l'environnement

Dans cette partie, on veut mettre les choses au clair. La situation écologique n’est pas contingente à l’espèce humaine mais à un de ses modes de développement. En l'occurrence un mode basé sur la croissance économique. Démonstration.  

/ Le grand boom des boomers / 

Rappelons d’abord les faits. Car, oui, d’instinct, on peut bien faire le pari de la corrélation entre activité économique croissante et situation environnementale. Mais avant d’avoir vu certaines courbes, il est difficile d’en mesurer l’ampleur. 

 

Prenons les choses simplement. 

 

Ci-dessous, ce sont les indicateurs qui mesurent notre activité économique. Grosso modo, depuis 1950, ils connaissent tous une explosion exponentielle 🚀. C’est ce qu’on appelle la Grande Accélération (qui sert pour certains à dater le début de l’Anthropocène : clin d’oeil à la semaine passée). Dans ces courbes, on peut lire les grands mouvements d’après-guerre : mondialisation, urbanisation, transformation de l’agriculture,...

Courbes des différents indicateurs de développement d'un pays

Graphique : La Grande Accélération, Steffen, les indicateurs socio-économiques sont tous en augmentation exponentielle.

Et ci-dessous ce sont les indicateurs qui mesurent la santé de nos écosystèmes naturels : concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, augmentation de la température, biodiversité. On croit que ça se passe de commentaires.

Graphiques des différents indicateurs du système Terre

Graphique : La Grande Accélération, Steffen, les indicateurs du système Terre, qui suivent une trajectoire quasi-identique. 

/ The limits to growth /

 

Ces courbes laissent deviner une idée simple, mais qui est pourtant loin d’être admise de tous : une croissance infinie dans un monde fini est impossible. Cette idée a notamment été expliquée par les travaux du club de Rome en 1972, baptisés The limits to growth. Arrêtons-nous un moment dessus. 

 

En 1972, un groupe de chercheurs composé de Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers se donne pour ambition d’expliquer les liens entre croissance économique et dégradation de l’environnement. Les travaux s’organisent autour d’un modèle (baptisé le modèle World3), et qui a pour ambition de répondre à cette question : “comment la population mondiale et l’économie matérielle, toutes deux en plein essor, peuvent-elles interagir avec la capacité de charge limitée de la planète et s’y adapter durant les décennies à venir ?”

 

Pour cela, les chercheurs vont tenter de comprendre les relations entre plusieurs grands indicateurs : ressources, production industrielle, population, nourriture, pollution, espérance de vie, niveau de vie, bien-être et empreinte écologique. Ils établissent tout d’abord un scénario 1 (de base) qui ressemble au schéma suivant (pour rappel, on est alors en 1970 !) :

Graphique du modèle World 3, scénario standard, The Limits to Growth

Graphique : Modèle World3, scénario standard. 

NB : les données du modèle sont en pointillés et les courbes pleines indiquent les données depuis constatées. Elles ne s’éloignent que très peu du modèle.

Comment lire ce graphique ? On observe que, les ressources diminuant, les productions industrielle et de services finissent par atteindre un pic dans les années 2020 ainsi que la population mondiale dans les années 2030. La lecture proposée par les chercheurs est la suivante :

 

La société mondiale évolue classiquement (...). Population et production augmentent jusqu’à ce que leur croissance soit stoppée par des ressources non renouvelables et donc de plus en plus inaccessibles. Des investissements toujours plus importants sont alors requis pour entretenir ce flux de ressources. Puis, le manque de fonds d’investissement dans les autres secteurs de l’économie conduit à une baisse de la production de biens industriels et de services. Cette baisse s’accompagne d’une diminution de la nourriture et des services, ce qui réduit l’espérance de vie et augmente la mortalité.

 

Pour celles et ceux qui n’aiment pas les longues phrases, on peut le reformuler de la façon suivante :

 

→ croissance de la production

↳ rareté des ressources

↳ hausse des investissements pour entretenir le flux de ressources

↳ déficit d’investissements dans autres secteurs

↳ baisse de la production 

↳ baisse de la nourriture et des services

↳ baisse de l’espérance de vie

↳ augmentation de la mortalité. 

 

Devant ce constat peu encourageant, les chercheurs ont tenté de se demander ce qui pourrait permettre d’éviter cet effondrement. Et ils ont ainsi construit d’autres modèles pour voir si la situation changeait en ajoutant des conditions plus favorables pour corriger les problèmes rencontrés. Ils ont donc imaginé que l’on disposait : 

  • de ressources renouvelables plus abondantes, 

  • de techniques de contrôle de la pollution, 

  • de rendements agricoles plus intéressants, 

  • de technologies qui protègent les sols de l’érosion…

 

Mais l’issue n’est pas forcément meilleure, et à chaque fois, on finit par retrouver les mêmes trajectoires de courbe. Pour reprendre les mots des auteurs : “dans un monde complexe et fini, lorsqu’on supprime ou repousse une limite pour permettre à la croissance de continuer, on en rencontre une autre. Et lorsque la croissance est exponentielle, cette autre limite arrive très vite”🤔. 

 

Ils concluent alors les choses suivantes. La seule solution pour éviter un effondrement est de réunir l’ensemble des conditions citées plus haut mais aussi de stabiliser la population ET la production industrielle par habitant. Autrement dit, une transition vers un monde durable est possible, mais elle devra comprendre “des compromis entre le nombre d’individus que la Terre peut supporter et le niveau matériel auquel chaque personne peut prétendre durablement”. 


Résumons en quelques mots avec cette vidéo de Pablo Servigne, un des spécialistes français des théories et trajectoires d’effondrement, qui explique le modèle à des étudiants de Sup’Agro.

Vidéo : Explication du rapport Meadows - Pablo Servigne - durée 2 min

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Rappelons-le, ce rapport va bientôt fêter ses cinquante ans ! Pourtant, il reste tout à fait d’actualité, et le modèle World3 est aussi remarquable en ce que les données empiriques ont depuis suivi de près les courbes des chercheurs. Pour celles et ceux qui voudraient creuser, le rapport et ses actualisations sont disponibles en librairie 📚 (la première publication fut d’ailleurs un succès grand public). Pour les autres, on espère que vous ressortirez convaincus qu’une croissance infinie dans un monde fini, ce n’est pas possible ! Pourtant, c’est exactement ce que disent les défenseurs de la croissance verte ou du développement durable.

#2 L'impossible croissance verte

On espère que le lien entre croissance et anthropocène est maintenant plus clair. Et que disent pourtant la plupart des décideurs politiques et économiques ? Que nous allons nous développer de façon durable, que nous allons croître de façon verte. Bref que nous allons réussir à casser ce lien. Enquête.  

 

La croissance verte, vous en avez certainement entendu parler, puisque c’est aujourd’hui la réponse de la classe politique à l’urgence écologique. Petit florilège politique🎙️. 

/ Le plus grand mythe depuis les Grecs : le découplage /

La croissance verte, c’est donc l’idée que nous allons pouvoir continuer à croître sans polluer davantage, et sans augmenter notre empreinte environnementale. 

 

Autrement dit, la croissance verte repose sur un postulat majeur : celui que nous allons réussir à découpler (c’est-à-dire rompre le lien de causalité entre) la croissance économique et notre empreinte environnementale. Cela va à l’encontre de ce que l’on vient d’étudier avec la Grande Accélération et le rapport Meadows et pourtant, les hommes et femmes politiques cités précédemment sont confiants : le progrès technique et le génie humain vont nous permettre une telle prouesse. De notre côté, on n’est pas si convaincus… et il n’y a pas que nous. Car depuis plusieurs années, beaucoup d’études se sont intéressées à ce fameux découplage. Et aucune n’a conclu qu’il serait possible ou en tout cas suffisant 😶. 


Prenons en exemple celle menée par l’Environnemental European Bureau, intitulée Decoupling Debunked, why Green Growth is not enough. Dans cette étude, les auteurs évaluent l’impact de l’activité économique sur plusieurs indicateurs : émissions de gaz à effet de serre bien entendu mais aussi consommation de matières premières et d’eau, artificialisation des sols, érosion de la biodiversité, pollution).

 

Ils distinguent deux types de découplage :

  •  Le découplage relatif : pour une augmentation de la croissance donnée, on arrive à ralentir l’augmentation de l’impact environnemental.

  • Et le découplage absolu : pour une augmentation de la croissance donnée, on arrive à diminuer l’impact environnemental.

 

Autrement dit, dans un cas de découplage relatif, les courbes d’activité et d’impact continuent à aller dans le même sens, mais à un rythme différent. Dans un cas de découplage absolu, elles vont dans des directions opposées.

Graphique expliquant le découplage

Graphique : Découplage relatif vs. absolu. Dans le cas d’un découplage relatif, la consommation de ressources continue à augmenter avec l’augmentation du PIB (ensemble des richesses créées par l’économie). Dans celui d’un découplage absolu, la croissance économique est bien décorrélée de la consommation de ressources. Problème : ce découplage absolu n’a jamais été observé.

Que conclut l’étude ? Que si le découplage relatif est fréquent, le découplage absolu n’a quant à lui jamais été observé, ou presque. Il est en tout cas largement insuffisant, et pas du tout à la hauteur des enjeux environnementaux. Autrement dit, on ne peut pas croître sans que notre impact sur l’environnement augmente. On aime beaucoup la conclusion d’une autre étude Decoupling for ecological sustainability: A categorisation and review of research literature : “le découplage est une possibilité abstraite qu’aucune preuve empirique ne peut réfuter, mais qui, en l’absence de preuve empirique robuste ou de plans robustes, repose sur la foi (faith)”.  Bref, croire en la croissance verte, c’est comme croire au Père Noël 🎅. 

/ Tech 4 good ? /

Les plus optimistes répondront : ok, ce découplage n’a jamais eu lieu. Mais comme nous sommes toujours plus puissants et inventifs, cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas y arriver dans le futur ! Mais à nouveau, plusieurs facteurs indiquent que ce n’est pas gagné

 

Parmi eux (et ils sont tous très bien expliqués dans la première étude citée Decoupling Debunked), on peut citer : 

  • la loi des rendements décroissants de l’innovation technologique (exemple = rendement moyen d’un panneau solaire, qui faisait des bonds de géant il y a des dizaines d’années et qui se contente maintenant d’augmentations marginales)

 

  • la tendance d’une technologie à substituer un impact à un autre (exemple = les batteries électriques vont en effet réduire l’émission de gaz à effet de serre. En revanche, elles vont s’accompagner d’une extraction accrue de matières premières)

 

  • la tendance à délocaliser les nuisances plutôt que les supprimer (exemple : on ferme une usine à charbon mais on importe de l’électricité elle-aussi carbonée d’un autre pays)

 

  • le potentiel limité du recyclage : on y reviendra plus tard. 

 

  • les effets rebond. Qui méritent ici de s’y attarder quelques lignes.  

 

L’effet rebond a été découvert par un économiste anglais, Jevons, qui était chargé d’étudier la consommation de charbon en Angleterre lors de la révolution industrielle, et notamment l’impact de la nouvelle machine à vapeur de Watt, bien plus efficace que les précédentes. D’instinct, on aurait pu penser qu’une meilleure efficacité aurait pour effet de réduire la consommation de charbon. Pourtant, c’est tout le contraire qui s’est produit et la consommation de charbon a explosé sous l’effet d’une hausse de la demande 🚂. C’est ce qu’on appelle l’effet rebond, aussi baptisé “paradoxe de Jevons” et qu’on peut donc résumer de la façon suivante : à mesure que les améliorations technologiques augmentent l'efficacité avec laquelle une ressource est employée, la consommation totale de cette ressource peut augmenter au lieu de diminuer. 

Les batteries de téléphone

Elles sont de plus en plus performantes. Pourtant l’autonomie moyenne d’un téléphone est toujours la même. Pourquoi ? Car la hausse de rendement a été utilisée pour nourrir toujours plus d’usages

Les pages internet

La vitesse de chargement d’une page Internet a augmenté ces dernières années. Pourtant, la durée de chargement d’une page n’a pas diminué. Pourquoi ? Car la hausse de rendement a été utilisée pour charger toujours plus d’éléments lourds (vidéos, photos) sur une page. 

Les moteurs de voiture

Leur efficacité a augmenté. Pourtant, ces moteurs ne consomment pas moins de carburant ? Pourquoi ? Car la hausse de rendement a été utilisée pour faire des véhicules plus lourds et plus gourmands

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Avec de tels exemples, on peut donc facilement douter que si demain, nous continuons à faire progresser la technologie et nos rendements, cela ait un réel effet sur notre impact environnemental. Les effets rebonds auront surtout tendance à utiliser ce gain pour en faire toujours plus. Et plus globalement on peut donc douter des effets de cette supposée croissance verte qui non seulement ne résout pas le problème, mais participe également à l’aggraver. 

#3 Dans les coulisses de la croissance verte

 

Dans cette dernière partie, on va rentrer un peu plus dans le détail de l’absurdité (allez, disons inefficacité pour être sympa) de la croissance verte. En effet, la croissance verte repose notamment sur trois piliers : le recyclage, les énergies vertes et la compensation carbone. On va tenter de montrer en quelques lignes que cela ne tient pas debout.

/ Premier pilier : le recyclage /

Le premier pilier de la croissance verte, c’est le recyclage ♻️ ! L’idée est facile à comprendre : on peut continuer à produire et à consommer plus car de toute façon, nous allons recycler. 

 

Disclaimer : notre intention n’est pas ici de dire que le recyclage est mal et qu’il serait plus efficace pour sauver la planète de tout jeter dans la nature ou qu’il ne sert à rien de trier ses déchets. On veut même dire tout le contraire. Seulement, il faut prendre le recyclage pour ce qu’il est : c'est-à-dire un mécanisme qui ne nous permettra pas de nous en sortir, et qui pourra, tout au plus, corriger une -petite- partie de nos excès. Alors, pourquoi ?

 

Nous ne sommes pas des spécialistes du sujet alors on ne va pas rentrer dans le détail. On veut juste faire passer ici une série d’idées, que vous pourrez allez approfondir : 

1️⃣ Le recyclage n’est pas une opération magique mais au contraire un processus complexe et très énergivore. 

 

2️⃣ Il faut bien distinguer dans un objet ce qui peut être recyclé de ce qui ne peut pas l’être. Certains composants sont assemblés de façon si proche qu’il n’est pas possible de les isoler et donc de les recycler ; on ne sait pas encore recycler certains matériaux et recycler un matériau à l'infini est impossible.

3️⃣ Le recyclage nous conforte parfois dans une ère du tout jetable. Car si on recycle, ce n’est plus grave de jeter. En cela, le combat contre le non-recyclable a caché un combat plus important et plus prometteur contre l’usage unique.

Vidéo : L’édito Carré, Recyclage, le grand enfumage - France Inter - durée 3 min

Enfin, on est désolé de vous mettre ça devant les yeux, mais on ne peut pas parler de recyclage sans parler d’une triste réalité : celle de l’export de nos déchets (électroniques notamment) vers d’immenses décharges des pays du Sud. Et oui, c’est complètement illégal. Les photos de Muntaka Chasant dans la décharge d'Agbogbloshie au Ghana sont particulièrement marquantes.

/ Deuxième pilier : les énergies vertes /

Le deuxième pilier de la croissance verte (ils sont quasiment devenus synonymes), ce sont les énergies vertes 🔋 ! Les éoliennes, les panneaux solaires et autres. Cependant, on va voir qu’elles ne sont pas vertes pour tout le monde.

 

Ici, on va se contenter de quelques lignes seulement car ce fantastique documentaire d’Arte sera bien meilleur que nous pour expliquer la situation. Il s’agit de La Face cachée des énergies vertes. 

Si on devait essayer de le résumer, on pourrait le faire ainsi : 

 

1️⃣ Les énergies vertes sont très gourmandes en métaux rares. Il s’agit de cobalt pour les batteries de voitures électriques, de néodyme pour les éoliennes, de galium pour les panneaux solaires… 

2️⃣ Ces métaux rares ne tombent pas du ciel. Ils sont extraits dans des mines en Chine (qui dispose d’immenses ressources en la matière) mais aussi au Chili, en Bolivie et dans certains pays d’Afrique. Dans des conditions sociales largement condamnables. 

 

3️⃣ En basant notre système énergétique sur les énergies vertes, nous sommes en train de bâtir des liens de dépendance extrême à l’égard de ces matériaux, et donc de ces pays. bref, nous sommes en train de remplacer notre dépendance au pétrole par d’autres. 

 

4️⃣ Avec nos énergies vertes, nous supprimons certes certaines nuisances dans les pays développés et en France. Certes, une voiture verte émet moins de CO2 en France. En revanche, nous délocalisons (on a déjà parlé de ce phénomène plus haut) les impacts (et pas forcément que de l’émission de CO2 : pollution des sols, consommation d’eau…) dans d’autres pays. Ainsi, une voiture électrique, dont la construction est notamment beaucoup plus énergivore, n’est pas forcément plus écologique qu’une voiture thermique sur l’ensemble de son cycle de vie, comme le montre cet article de Reporterre

On en voit venir certains. Là encore, notre intention n’est pas de dire qu’il faut abandonner cette voie et revenir au 100% pétrole. Seulement, cette voie ne sous sauvera pas. Elle repousse tout juste l’échéance et elle éclipse le réel débat : plutôt que d’énergie verte, parlons enfin de sobriété énergétique (mais ça, on y vient dans les prochaines semaines !). 
 

/ Troisième pilier : la compensation carbone /

Le dernier pilier, c’est celui dont on entend de plus en plus de décideurs parler, sauf qu’ils ne donnent pas forcément l’impression de maîtriser ce qu’ils disent. Il faut dire que ce n’est pas un mécanisme évident, loin de là. Il s’agit de la compensation carbone. 

 

Déjà, rappelons ce qu’est la compensation carbone, de la façon la plus basique possible. Je suis une entreprise qui émet 1 tonne de GES par an. Seulement voilà, j’ai dit à tout le monde que j’étais neutre en carbone. Aucun problème : je vais valoriser cette tonne de GES à un prix donné et avec cette somme, je vais financer des projets de compensation carbone (qui prennent souvent la forme de plantation d’arbres). Du coup, je suis dans les clous : 1 tonne de GES moins quelques arbres = zéro, je suis bien neutre en carbone. 

 

Le cas d’un acteur comme Air France ✈️ est très bien expliqué dans cette vidéo, et déjà, on sent qu’il y a quelques limites dans l’affaire :

Vidéo : Les compagnies aériennes reines de la compensation carbone - Camille passe au vert - France Inter - durée 4 min

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Rentrons dans le détail : pourquoi ce mécanisme est lui aussi largement insuffisant ? 

 

1️⃣ Déjà, il faut bien comprendre qu’il y a une différence temporelle entre l’émission de GES et la compensation de l’arbre planté. L’émission de GES est faite, alors que la compensation est supposée : elle n’interviendra que dans plusieurs années (10 ans dans le meilleur des cas, 20 ans en moyenne), le temps que l’arbre grandisse. Et ici, on parle du cas où l’arbre grandit réellement. Dans certains cas, les projets de compensation carbone n’ont strictement aucun effet puisque les arbres plantés… meurent (sécheresse, incendie…). Cette différence de temporalité rend donc le mécanisme largement incertain. 

 

2️⃣ Il faut ensuite se demander jusqu’où on peut aller ? Est-ce que, pour compenser des émissions toujours plus grandes, nous finirons par recouvrir la Terre d’arbres ? Et nous parlons bien d’arbres et non de forêts car il faut bien s’imaginer ces projets comme des champs d’arbres mono-essences et non comme des forêts luxuriantes et propices au développement d’une forme de biodiversité. 

 

3️⃣ Enfin, et c’est finalement la même critique que pour le recyclage et les énergies vertes, la compensation est un dispositif qui n’est absolument pas dissuasif et susceptible de changer les comportements. En effet, le prix de la tonne de CO2 est aujourd’hui encore trop faible pour être dissuasif. 

/ (pré) Conclusion /

En guise de pré-conclusion, on aimerait apporter une précision importante. 

 

Dans cette lettre, nous avons pris le prisme de la croissance pour expliquer les origines de l’Anthropocène. D’un modèle économique dominant, qui s’est imposé, et qui semble aujourd’hui indépassable. En cela, il est possible de parler de Capitalocène plutôt que d’Anthropocène. 

 

Cependant, il est possible de prendre d’autres points de départ (qui ne remplacent pas forcément celui que nous avons pris, mais qui sont en réalité complémentaires). Ainsi, d’autres personnes (comme Donna Harraway) préfèrent parler de Plantationocène pour mettre l’accent sur une autre origine de la crise : le passage de l’agriculture traditionnelle, avec ses fermes à taille humaine, ses pâturages et ses forêts, à un système de plantations basé sur l’effort des esclaves et autres formes de travail exploité, généralement en monoculture et sur des terres clôturées. D’autres encore vont mettre en avant le rôle du colonialisme et de l’exploitation d’une partie de la terre au profit d’une autre dans la trajectoire actuelle. Les tenants de l’écoféminisme vont eux trouver la racine de la situation dans notre modèle de société patriarcal. On parle aussi de Thermocène, pour expliciter le rôle des énergies fossiles, ou de Thanatocène, pour mettre en lumière celui des deux guerres mondiales et la façon dont elles ont transformé nos modèles économiques et sociaux. Et on en oublie beaucoup d’autres ! 

 

Si nous nous sommes concentrés ici sur un point de vue, nous vous invitons donc à les multiplier, à combiner, à enchevêtrer toutes ces dimensions pour former votre propre avis et avoir une compréhension aussi large que possible de la situation. Et pour les conseils lecture correspondant à chacun, on reste disponibles !

Conclusion​

Qu’on mette l‘accent sur la croissance ou sur d’autres facteurs, on espère qu’une idée a en tout cas fait son chemin : la situation écologique d’aujourd’hui n’est pas le fruit d’une météorite mais bien du fonctionnement normal, souhaité et programmé de notre société. Toute forme de statu quo, dessiné notamment par la croissance verte mais aussi par le maintien d’autres formes de domination est donc totalement inefficace et il faudra bien travailler en profondeur la société pour s’en sortir. C’est ce que nous allons explorer lors des prochaines semaines. En tout, on espère encore une fois que vous gardez le moral et le goût de la lecture. Promis, vraiment, la semaine prochaine, on fait le pari que ça ira mieux ! 

 

D’ici là, gardez la foi et prenez soin de vous. 


 

La team de l’école buissonnière

Yoan, Lucas, Joseph

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​5 idées

à garder 

1. Il y a des liens de causalité très forts entre l’urgence écologique et le modèle de société basé sur la croissance que nous poursuivons depuis maintenant plus de 50 ans.  

 

2. Si nous continuons à considérer que notre mode de vie n’est pas négociable et que nous ne nous orientons pas vers une plus grande sobriété, alors nous courons à l’effondrement de notre civilisation.

 

3. Il est impossible de croître de façon infinie dans un monde fini. Il n’est pas possible de découpler l’activité économique de son impact écologique. La croissance verte n’existe donc pas.

 

4. Le recyclage, les énergies vertes et la compensation carbone ne suffiront pas.

 

5. Il existe d’autres grilles de lecture de la situation qui sont complémentaires et qui mettent elles l’accent sur la nécessité de revoir les rapports de domination Nord-Sud ou homme-femme. Le point commun de ces écologies est de vouloir changer la société en profondeur.

Pour continuer à chercher

Sur le lien entre développement économique et urgence écologique : 
- Le livre Comment les économistes réchauffent la planète, de A. Poittier, (Seuil Anthropocène, 2016), qui porte bien son nom
- Le reportage L’homme a mangé la Terre, sur Arte (2019)
- L’ouvrage de référence de ce qu’on appelle la collapsologie : Comment tout peut s’effondrer de Pablo Servigne et Raphaël Stevens (Seuil Anthropocène, 2015)

 

Sur l’impossible croissance verte :
- L’étude (complémentaire aux deux autres déjà citées dans le texte, Is Green Growth Possible, de Hickel, Jason, Kallis et Georgios (2020)
- Le livre de Flore Berlingen, évoqué dans la vidéo de l’Edito Carré, Recyclage, le grand enfumage, comment l’économie circulaire est devenu l’alibi du jetable, (Rue de l’échiquier, 2020)
- L’interview de Philippe Bihouix sur Thinkerview sur le thème Le mensonge de la croissance verte ?
- L’interview de Hélène Tordjman, auteur de La Croissance verte contre la Nature (La découverte, 2021)

Sur les autres grilles de lecture possibles :
- Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz en détaillent de nombreuses dans L'événement Anthropocène (Seuil, 2013)
- Pour découvrir l’écoféminisme, le recueil Reclaim de Emilie Hache (Cambourakis, 2016) ou le roman graphique L’écoféminisme en questions signé Pascale d'Erm et illustré par Anna Maria Riccobono (La plage, 2021) 
- Pour découvrir l’écologie décoloniale, Une écologie décoloniale de Malcom Ferdinand (Seuil Anthropocène, 2019) et le podcast Présages avec Annabelle et Jérémy